D’abord les fonctions support classiques

Entre 2010 et 2015, les marchés concernent principalement des fonctions logistiques ou immobilières : nettoyage, voyages, inventaires, diagnostics amiante, schéma directeur immobilier, progiciels RH… L’externalisation touche alors essentiellement des fonctions support classiques. 

À partir du milieu des années 2010, le mouvement change de nature. L’université commence à acheter davantage de prestations liées au pilotage, à la dématérialisation et à la production intellectuelle : plateformes d’enseignement à distance, e-learning, prestations de rédaction de comptes rendus, sondages, outils numériques, certifications linguistiques, etc. Cette évolution accompagne évidemment les transformations générales de l’enseignement supérieur : autonomisation des universités, montée en puissance des appels à projets et numérisation croissante des procédures.

Depuis 2020 : l’externalisation de capacités de pilotage

Mais depuis 2020, un seuil supplémentaire semble avoir été franchi. Les marchés d’assistance se multiplient : accompagnement stratégique, assistance financière et comptable, accompagnement managérial, stratégie média, communication de crise, cartographie des compétences, maintenance web, outils de gestion de l’offre de formation, prestations TIC, vote électronique, soft skills, etc. 

Le point le plus révélateur est sans doute la répétition des marchés d’assistance fonctionnelle comptable et financière. Elle suggère une difficulté durable à stabiliser en interne certaines fonctions essentielles de gestion. Autrement dit, l’UPEC ne semble plus seulement acheter des prestations ponctuelles : elle achète de plus en plus sur le marché des capacités d’organisation, de pilotage et parfois même de légitimation institutionnelle. Sur ce dernier point, le cas du e-magazine de l’université — près de 400 000 € de prestations externes — est emblématique de cette évolution. 

Une université qui fonctionne de plus en plus en mode projet permanent ?

Ce tableau dessine aujourd’hui une université qui semble dépendre de plus en plus de prestataires pour des besoins pourtant récurrents ou centraux : finances, management, formation interne, outils de pilotage, ... 

Ce qu’on peut raisonnablement conclure de la lecture du Bulletin officiel des annonces de marchés publics est assez clair :

  1. certaines compétences ne sont plus stabilisées en interne ;
  2. les services administratifs apparaissent durablement surchargés ;
  3. des besoins permanents sont de plus en plus traités par marchés publics plutôt que par emplois pérennes (ni même par des emplois contractuels...) ;
  4. l’université devient dépendante de cabinets et de prestataires pour conduire ses propres transformations internes. 

Cette analyse rejoint d’ailleurs, dans un langage plus technocratique, les observations formulées par la Cour des comptes dans son rapport de 2023 sur l’UPEC, qui évoquait déjà des fragilités de pilotage et de gestion, une forte sous-exécution budgétaire ou encore des composantes amenées à gérer certaines dépenses sans disposer des compétences adéquates. 

Une violence institutionnelle largement invisible

Le problème n’est pas simplement organisationnel, mais profondément politique et humain : derrière cette externalisation croissante, ce sont des services administratifs épuisés et des fonctions qui se délitent. Cette situation produit, en effet, énormément de violence sur les personnels — et d’abord sur les personnels administratifs — sommés de faire fonctionner des organisations de plus en plus complexes avec des moyens insuffisants, des outils imposés et des réorganisations permanentes. Beaucoup se retrouvent ainsi placé·es dans une situation intenable : travailler sérieusement, souvent avec un engagement remarquable, tout en étant structurellement empêché·es d’assurer correctement leurs missions. Cette impossibilité croissante de « bien faire son travail » constitue sans doute l’une des formes les plus profondes de souffrance au travail dans l’université aujourd’hui, et qui concerne toutes les catégories de personnels.

Bref, derrière ces annonces de marchés publics, c’est en réalité une question beaucoup plus fondamentale qui se pose : quelle université voulons-nous ? Une université qui conserve des capacités internes stables, des collectifs de travail durables et une véritable autonomie intellectuelle, ou une université qui compense en permanence ses fragilités structurelles par l’externalisation, la précarité et le pilotage par projets, avec le sentiment de sauver ainsi ce qui peut l'être du service public alors même qu’elle contribue progressivement à l’épuiser — et à épuiser celles et ceux qui le font vivre ?